Enfer à l'ADF

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....La traversée du boulevard, c’est pas une sinécure, même à huit heures du mat’. Faut mouiller l’ maillot pour passer la porte homonyme!
Introduit au palais, je m’ pointe à l’escadrin, et me présente aux deux pitoyables plantons en veste lie-de-vinasse : « Docteur Pal, congressiste. » Inouï, j’ me fais lourder comme un loquedu, sous prétexte que c’est pas l’heure ! Faites très attention, messieurs, j’ai l’ bras long, vous savez !
www.omnidentiste.com/images/dentiste7-mini.jpg
En attendant, j’ vais retirer mon lot au guichet : la p’tite mallette à bretelles, avec le bic, le tube d’opiat fluoré et les prospectii. C’est ach’ment généreux de leur part, au modique tarif de l’inscription !
A poireauter, j’ commence déjà à gonfler des guibolles, moi. Qu’est-ce qu’y z’attendent ?
Ah, enfin, ça remue ! Les guichetiers commencent à nous lasériser le code-barres, on s’demande bien à, quoi ça sert ! C’est pas pénible de s’ débadger sans arrêt !
Avant de crever de chaud, je fuse d’abord me déloquer et larguer mon paquetage au vestiaire. Encore un tarif prohibitoire ! Ils veulent me stériliser l’ morlingue, ma parole ! Ah, on est vraiment des bons à filouter !
Bon, y s’agirait maintenant de dégoter l’amphi d’ ma conf’. Pour trouver la bonne salle, c’est pas de la randonnée sur moquette, c’est du rallye-raid : y a des kilomètres de corridors sombres à arpenter, et comme j’ suis une chèvre en orientation, j’ fais le grand tour plusieurs fois avec le rot de bouc avant de demander piteusement ma route à la paire d’hôtesses à calot qui bulle au coin. Quoi ? Vinguieu, j’ m’ ai planté d’étage!
Enfin, B55 en vue ! A moitié époumoné par le gymkhana, j’ dégaine mon carton d’invitation, décline mon badge et fait mon entrée dans les prestigieux gradins en velours rouge. J’ me cute au fond, comme d’hab, pas trop loin de l’issue de secours, dès fois que ça serait super gonflant. Le p’ tit calepin sur les genoux, me v’la paré à m’instruire sur les Nouveautés de l’année.
Dix minutes après, Il se radine, majestueux. Vas-y, Fitoussi, t'es l' Meyer d'entre nous ! C’est vrai que c’est un expert du colloque, un sacré renard des estrades, mais pour survolter des auditoires en plein sopor post-prandial, faudrait trouver aut’ chose que des formules du genre « Congresser, c’est progresser ». C’est la tradition : après ces sempiternels baratins usés jusqu’à l’os, on nous sert la SOP et on termine par un quart d’heure de brosse à reluire, préalable obligé pour les tristes blablateurs qui attendent le clap du chef pour monter sur scène dans l’espoir fou d’y triompher.
-A toi, Jean-Claude, mets-la sauce, t’as 17 minutes 42… Top !
-Merci Monsieur le Président, je remercie le Professeur Moller, mes sponsors fabricants, mon épouse Danièle, sans laquelle. .. (Dans la salle : « PLUS FORT !! MICRO !!) Toc-toc, ça marche, là ? Bien, mes chers consœurs, mes chers confrères, permettez-moi d’abord de remercier et patati et patata…Rrrrzzzzz…

Malgré les efforts de l’animodérateur, y a pas une ambiance à tout péter dans la session, c’est le moins qu’on puisse dire ! Comme toujours, c’est d’abord la technique qui foire (le projo, le micral, le computeur, le câblage..), puis les laïusseurs en costards qui font un concours de pouvoir hypno-soporifique. En plus, huit sur dix des nouveautés – et c’est une bonne année- sont des gadgets ruineux qui servent à que-dalle en pratique. Alors avec l’obscurité de la salle et la nuit d’enfer que j’ai passée, forcément, j’ m’affaisse et léthargise par paliers. Le plus délicat dans ces cas-là, c’est d’abord de trouver une posture affalo-coincée qui puisse laisser croire au voisinage qu’on est en profonde méditation sur son perfectionnement professionnel en cours. A éviter : la tronche rejetée en arrière et la bouche ouverte. Et puis après, faut pas s’ mettre à ronfler, surtout qu'avec moi, les congressistes croiraient à un raid américain, et ils détaleraient pour descendre aux abris.

Après une demi-plombe, j ‘suis à moitié dans l’ cirage, mais une évidence m’apparaît nette et claire: y aura pas moyen de piquer même un semi-roupillon sur ce fichu strapontin, surtout que toutes les dix minutes, le trèpe confrangine se croit obligé d’applaudir mollement le pingouin rasif qui conclut sa parlotte, sans doute pour qu’il se targe au plus vite. Allez, c’est décidé, j’ prends la tangente en loucedé.

Ouf, de l’air !
Bon, première formalité, dégoter les cagoinces et faire pleurer l’ mérinos. C’est encore à deux bornes, ou quoi ? Tiens, c’est comme à la gare, pas moyen d’ marcher normalement. Remarque, les couloirs sont tellement cafardogènes qu’on a pas envie d’ flâner le pif en l’air.

Me v’la maintenant dans l’expo, aéré, à errer.
En fait, l’esprit redevenu vif et la comprenette assoiffée, je profite que ça grouille de confrangins et gines pour procéder à une fine analyse psychosociologique de la grande famille.
Mais un premier mystère me tarabuste. Comment ce fait-ce que la vue d’un malheureux tube de dentifrice gratos fasse agglomérer un pacson d’ rapiats prêts à poireauter une demi-plombe, voire à se foutre sur la gueule, pour avoir leur part ? On dirait des somaliens claque-dalle derrière un camion-popote ! Faudrait p’tête qu’on leur Signal qu’y suffit d’écrire au labo pour s’en faire livrer un toncar à domicile !
Alors, d’abord, y a les vedettes ! Celles qu’on peut pas rater vu qu’elles baladent leur trognard partout, s’ font tirer l’ portait, causent dans l’ poste, se répandent en creuses billevesées éditoriales, et se goinfrent d’accolades et de congratulations barouffantes aux carrefours stratégiques du palais. C’est la caste des Présidents d’ mes fesses. Je sais pas pourquoi, chaque fois que j’en vois un, j’ le visualise à poil !
On reconnaît aussi le conférencier de loin, sans même lui mater l’ badge, rien qu’au complet-veston et à l’allure générale, cette aisance dans l’espace qui trahit une conscience aiguë d’être un éminent. Ben tiens, se dit-il, si j’ fais la classe au praticien de base, c’est forcément que j’ navigue dans d’autres sphères de prestige ! Et puis, à force que les collègues lui passent la pommade…. Ah, c’est beau, l’élite !
Un peu au dessous, y a la catégorie docs bien mis, tailleur chic-foulard Hermès pour les meufs, costard-étrangleuse pour les keums. Ceux-là, on sait au moins, car c’est patent, qu’ils ne sont pas handicapés par une trop piètre image d’eux-mêmes !
Et puis il y a la plèbe dentaire, une foule bigarrée et attachante où se croisent ce timide novice, hésitant à s’ faire coacher parce que la seule idée d’ présenter un devis lui déclenche une crise de vazivite, cette gentille flipétocharde qui, après vingt berges de turbin, frise encore le malaise vagal chaque fois qu’il est question d’ablationner un chicot pourri, ce besogneux plombier-zingueur de bourgade cambroussarde qui se prend pour une quiche parce qu’il ne colle pas la digue à ses pébourgs, ce vétéran réservé, toujours fondu d’ bricole, ce quadra qui redevient marmot devant le bouzin rutilant qu’il va s’ offrir à croum, ce mal fagoté, avec son col roulé en laine chinée tricoté main par sa régulière, qu’ose même pas affaler qu’il est chirdent de crainte de passer pour un sale bourge…
Et toi, Pal, t’es quoi, là-dedans ? Bof, rien, un minuscule omnidentiste, qu’a paumé en route ses œillères, ses grandes ambitions et ses p’tites fiertés.

Bon, j’ suis raide claqué, moi ! J’ai les pattes en chamallow, et j’ tourne depuis une heure de manière aléatoire. Aléatoire, c’est une chose, mais faut en r’venir ! Je vais aller mater l’ matos.....



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Cette chronique a été publiée le 30 novembre 2006.