Le bambou, là


Si y en a un qu’est pas raciste, c’est bien Pal ! La teinte de la couenne, j’ m’ en contre tape. Même chez les noirs, par exemple, ça m’ dérange pas, c’est pour dire ! Surtout qu’au fond, et même devant, les gens de couleur, y z’ont tous les dents blanches.
Non, moi, c‘ qui me gêne, c’est la forme.
Hier matin, voilà qu’on m’annonce que M’sieur Ngagnadoudou est en phase poireautage depuis dix broquilles.
« Motif du consultage ? » que je demande à l’assistante.
« J’ai rien capté de ce qu’il a baragouiné, » me fait-elle,  « mais comme on est sous-booké, je l’ai gardé. »
Cheminant vers la salle d’attente, profondément habité par le souci de répondre avec professionnalisme à chaque individualité-patient dans la globalité de sa personne ( Hescot 2004), je me briefe moi-même sur l’homme d’Afrique. Qu’en sais-je au juste ? Comme tout un chacun, quelques données de base. Première donnée, il a une très grosse bite. Sauf les Pygmées. Chez le pygmée, elle est comme nous. Seconde donnée : il n’a pas de robinet de douche. Je l’ai vu au Sénégal, c’est un grand nègre qui dépasse du mur avec un seau. Troisième donnée, il n’est pas aussi subtilement gourmet que nous autres, civilisés, savons l’être. En Ethiopie, par exemple, tu leur parachutes de la choucroute, ils se font des huttes avec. Ah, pi un dernier truc, il est mou en affaires. Un jour, sur un marché, un vieux crépu m’a proposé pour 7412 euros un galurin de brousse informe qui schlinguait le phacochère. Après vingt minutes de négo, je l’ai raqué 12,50.

A part ça, j’avoue que ma culture ethno-anthropologique présente à ce jour quelques lacunes. J’ai donc soif d’apprendre.

En poussant la lourde, je ranime à peine un somnolent dans une djelabbah mitée, complètement avachi en traviole de la chauffeuse. Cet homme des hauts plateaux est dotée de la même tronche de treets que tous ses congénères en blackitude, mais je dirais qu’à vingt berges près, il est trentenaire.
Chez Pal, d’entrée de jeu, on aime à décongeler l’ambiance par une blagounette de bon goût :
« Alors, M’sieur, savane ? » lui fais-je avec force clins de zyeux, tandis que, péniblement, se met debout Bakar.
Mais le front plissé de deux rides d’incompréhension, le sujet semble dans le pâté. Sans émettre le moindre borborygme, amorphe et traînassant la tatane dans le couloir, il se meut comme s’il partait en miction nocturne. Bon, on va pas se plaindre, ça nous repose des hordes d’hypernerveux stressés qui nous font bouillir toute la journée. Je me sens même tout bénaise à lambiner tranquillos derrière le lymphatique.
Enfin parvenu à l’atelier, je désigne la chaise au moricaud qui s’y derche aussi lourdement que s’il venait d’escalader le Kilimandjaro.
« Alors, Monsieur ? »
« Ché mal toujours le sang qui vient la viande là qui oueste dans les dents j’enlève avec le bâton là ché mal . »
« Ouaip… Si je comprends bien, avec ce bambou, là, vous faites rien qu’ à vous chacroter les bouts de barbaque putrisandée qui rencognent inter-chicots ? C’est bien cela ? Alors n’en dites pas plus, mon brave, mon diagnostic est déjà posé : frico-comprimure poly-papillaire disséminée. Nous allons intervenir. »
J’invite le malade à rejoindre illico le fauteuil opératoire pour y périscoper la mâcheuse.
« Faut qu’ j’ assis-là ? »
«  Et où veux-tu que ce soye, banane ? Dans le crachoir ? »
Ah j’ vous jure ! Des fois, y où s’ la prendre et s’ la mordre ! Y en a, on leur demanderait de se suspendre d’un bras au plafonnier, y trouveraient même pas ça chelou !
Au lieu de s’asseoir, le gars se vautre de tout son long, complètement flax, bras et guibolles à pendouiller de chaque côté.
« Installez-vous bien, s’il vous plaît »
« Hein ? »
« Remontez… Assis, pas couché… Voilà. Bon, ouvrez la bouche, maintenant. »
Pas encombrantes, les badigoinces ! Pour écarter des loches pareilles, c’est pas des rouleaux de coton qu’il faudrait lui bourrer dans le vestibule, c’est des andouillettes gros calibre!
N’ayant pas ça dans mes tiroirs, j’attrape la babine supérieure à pleine paluche et la retrousse par dessus le tarbouif pour apercevoir enfin le triturateur sous-jacent.
Palsembleu, quel étrange système manducateur !
Nous notons :
la gencive attachée est bronzée, mais pas uniformément, ce qui, je le signale au patient, n’est pas très gracieux.
Il a p’ tête toutes les chayottes intactes et les incisives comme des pelles, mais les maxillos sont bien trop grands. C’est n’importe quoi ! Résultat : des diastèmes de cinq millis entre chaque paveton. Tu m’étonnes que la barbaque bourre !

Apparemment, le sub-tropical n’a jamais entendu causer de la brosse à ratiches, vu que tous les recoins sont enfientés. S’il croit que Pal va lui vidanger le gueulard, ( j’ai ma dignité, et puis, merci, pour être accusé de blanchiment d’ la dent sale !) il peut s’ le carrer dans l’hypotanus !
Je fuse chercher une brosse et un échantillon de pâte à dent, et entreprends de lui enseigner le Bass modifié. Mais vu comment il se gratte la boîte cranoïdienne, le lippu n’a pas l’air de capter grand-chose à mon exposé.

Bon, on reverra ça dans une semaine.

Et si ça ne donne rien, je tenterai une grande première : coller deux berlingots de six dents à un denté complet.



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Cette chronique a été publiée le 27 avril 2009.